26.06.2017

«Le Luxembourg était mon premier choix»

Bruno Perdu, nouvel ambassadeur de France au Luxembourg (Photo: paperJam.lu)

Successeur de Guy Yelda, Bruno Perdu a été désigné ambassadeur de France au Luxembourg en mai dernier, conformément à sa volonté. Au travail depuis quelques semaines, il revient sur ses premières impressions sur le Luxembourg ainsi que sur ses missions, ses projets et l’élection d’Emmanuel Macron, nouveau Président de la République française qu’il considère, comme étant bénéfique pour la France et plus largement pour l’Europe. Entretien.

 

Monsieur Perdu, avant toute chose, pouvez-vous tout d’abord vous présenter en quelques mots à nos lecteurs?

«Je suis né en 1957, qui est une date très importante puisque c’est celle de la signature du traité de Rome. Cette date a beaucoup d’importance puisqu’elle m’a suivi ensuite dans toute ma carrière, jusqu’à mon arrivée au Luxembourg, l’un des sièges des communautés européennes. Encore un signe!

Sinon, je suis un Bourguignon né en Franche-Comté et j’ai effectué mes études en Alsace. Je suis donc de l’est de la France, et c’est pour cela que je suis très heureux d’être au Luxembourg, où je retrouve un caractère traditionnel comme on peut en trouver un également en Alsace; et où il y a aussi un environnement très agréable, vert, protecteur de l’environnement.

Et comme je suis germaniste, et que j’ai passé une partie de ma carrière en Allemagne, je m’intéresse désormais au luxembourgeois, qui est aussi une langue basée sur la langue germanique. Et j’ai beaucoup de plaisir maintenant à essayer de décoder les mots de cette langue, à commencer par ‘Mir wëlle bleiwe wat mir sinn’, votre devise, qui sont les premiers mots de luxembourgeois que j’ai entendus.

Vous dites être germaniste. Quelle a été votre formation?

«J’ai avant tout une formation d’économiste obtenue à l’Université de Strasbourg, où je suis passé également par l’Institut d’études politiques.

Quelles ont été vos fonctions précédentes, avant d’être désigné comme nouvel ambassadeur de France au Luxembourg?

«Depuis mes débuts professionnels, il y a 36 ans, j’ai toujours travaillé pour le ministère français des Affaires étrangères. J’ai occupé différents postes, à Paris comme à l’étranger et notamment à Berlin, alors sous statut d’occupation, à l’époque de la guerre froide.

J’ai retrouvé l’Allemagne une seconde fois, après la chute du mur, où depuis Hambourg j’ai pu assister à la réunification allemande. J’ai aussi été consul de France à Rabat, au Maroc, puis à Genève, en Suise.

À Paris, au sein du ministère, j’ai occupé différentes fonctions administratives, dans les ressources humaines, les affaires financières et le budget notamment.

Puis vous êtes donc arrivé au Grand-Duché…

«Oui, comme on était manifestement content en haut lieu du travail que j’avais fait, on m’a donné mon premier choix en tant que diplomate qui était le Luxembourg! Et j’en suis extrêmement heureux. C’est pour moi une récompense que d’être ici, parce que c’est un pays qui me correspond bien et où je me sens bien. C’est un pays très important pour nous et qui, même s’il est d’une superficie réduite, est un grand pays européen.

Avant de poser votre premier pas ici, quelle était l’image que vous aviez du Grand-Duché?

«L’image qu’on peut avoir du Luxembourg – comme l’a dit Stéphane Bern je crois – est que le pays est si petit qu’on ne peut même pas écrire son nom en entier sur une carte géographique!

Plus sérieusement, j’avais déjà du Grand-Duché l’image d’un pays dynamique, prospère, diversifié, multilingue et multiculturel. Mais en réalité, depuis que je suis arrivé, j’y ai découvert plus encore que ce que je pensais y trouver.

J’ai découvert dans ce pays une vraie dynamique économique qui est fondée sur une alliance heureuse entre la tradition et le modernisme. Je suis allé visiter le Mudam, et je trouve qu’il en est un peu le symbole: un musée moderne, avec une architecture moderne, qui est bâti sur une forteresse avec les murs de cette forteresse.

C’est cette image-là que j’ai découverte en arrivant au Luxembourg, un pays basé sur l’ouverture, et dont la prospérité économique et culturelle découle de cette ouverture.

Une semaine après mon arrivée, j’ai assisté à un exposé du patron de Luxinnovation qui nous a parlé des start-up, des clusters d’entreprises, des satellites de prospection minière dans l’espace. Et là, j’ai vu ce fourmillement qui est la préparation de la troisième révolution industrielle au Luxembourg après l’épopée de l’acier et l’avènement de la place financière.

Je découvre cette projection dans l’avenir, qui est aussi une projection dans l’audace. Le Luxembourg est un grand pays parce qu’il est visionnaire, comme il l’a aussi été sur les institutions européennes avec la Ceca, l’Euratom, la CEE, sans oublier la Cour de justice et la Cour des comptes.

Dans le cadre de votre arrivée, des missions particulières vous ont-elles été assignées?

«Une mission m’a été assignée. Celle de veiller à ce que les relations de partenariat et de confiance totale qui existent entre le Luxembourg et la France demeurent. Je n’ai rien à faire pour qu’elles soient bonnes puisqu’elles sont déjà excellentes, mais je dois en prendre soin pour les entretenir.

Le Luxembourg est un important partenaire pour nous, non seulement au niveau européen – au moment du Brexit pour redonner confiance en l’Europe à nos concitoyens –, mais également au niveau international, puisque nous partageons des préoccupations communes telles que la paix, la sécurité, la lutte contre le terrorisme ou encore le climat, pour lequel le Grand-Duché a joué un rôle essentiel dans l’accord intervenu lors de la COP21 organisée à Paris.

Sur quels dossiers allez-vous surtout travailler? Vous êtes-vous fixé des priorités?

«Je vais me concentrer sur des dossiers ponctuels tels que, par exemple, les relations transfrontalières qui existent naturellement par des acteurs de terrain que j’ai pu rencontrer il y a peu à Schengen lors d’un sommet de la Grande Région. Des acteurs de terrain du domaine des écoles, de l’agriculture, de l’artisanat, du travail, de la main-d’œuvre, de l’apprentissage, qui vivent tous les jours le transfrontalier.

Au niveau communal ou régional, il y a des institutions qui s’occupent de ces relations transfrontalières, parfois dans une bande de 40 kilomètres de part et d’autre de la frontière, parfois plus large.

Nous avons, en tant qu’États, une responsabilité aussi dans le développement de ces relations transfrontalières, dans des sujets plus généraux, et nous avons une commission intergouvernementale sur les relations transfrontalières qui englobe la Grande Région, la région Grand Est et les administrations luxembourgeoise et française. Et là aussi, il faut faire progresser les dossiers.

Et donc, oui, je suis moi aussi concerné par le transfrontalier, puisqu’il y a 90.000 frontaliers français qui passent la frontière tous les jours et qui ont besoin qu’on leur facilite la vie de l’autre côté de la frontière, mais aussi ici au Luxembourg, dans une fluidité de l’économie entre nos deux pays. Et ce dans une relation qui doit être équilibrée, qui doit être gagnant-gagnant.

Dans cette relation, on voit qu’il y a parfois des choses plus difficiles. Et ce qu’on voit de manière la plus flagrante, ce sont les problèmes de circulation dont tout le monde m’a parlé en arrivant.

On n’aurait pourtant pas dû le faire puisque le jour de mon arrivée à Luxembourg, j’ai quitté Paris à 4 heures du matin, et je me suis retrouvé coincé dans un bouchon bien avant la frontière. Comme bizutage, on fait difficilement mieux!

La circulation est un problème important qui gêne tout le monde. C’est du temps de perdu. Mais il y a des tas de choses qui sont discutées auprès de diverses instances pour résoudre ce problème, à travers des projets de rail, de parkings et de covoiturage, de coworking, de télétravail ou de routes et d’autoroutes, puisqu’on songe à faire l’A31 à trois voies. En espérant que ce ne soit pas pour y faire venir des voitures en plus grand nombre, ce qui ne solutionnerait pas le problème.

Donc, on travaille à fluidifier la mobilité des frontaliers, mais aussi des résidents luxembourgeois, puisqu’on a droit ici aussi à des embouteillages tous les matins. La mobilité est un sujet prioritaire selon moi, mais qui se travaille en commun.

Disposez-vous d’un rôle de promoteur de la culture et de la langue françaises au Luxembourg?

«Oui, bien entendu. Pas dans l’esprit de défendre un bastion, mais de faire en sorte qu’à côté du luxembourgeois et de l’allemand, la langue française puisse continuer à être enseignée ici dès le plus jeune âge.

En tant qu’ambassadeur de France et représentant une communauté française importante, il faut que je veille à une offre cohérente de l’enseignement du français, et à promouvoir aussi la culture française puisqu’elle fait partie de la culture luxembourgeoise.

Cela passe notamment par notre service culturel, l’Institut culturel français, ainsi que par l’Institut européen Pierre Werner, où nous travaillons et collaborons avec nos amis allemands et luxembourgeois dans une offre culturelle complémentaire.

Certaines voix politiques en France s’évertuent toujours à dépeindre le Luxembourg comme un État voyou du fait qu’il serait encore un paradis fiscal, bien qu’il se soit engagé sur la voie de la transparence. Comment jugez-vous ces propos?

«Vous évoquez une période qui pour moi est révolue. Comme l’a dit le Premier ministre Xavier Bettel, si le Luxembourg a largement profité d’une période qui lui a été favorable, elle est désormais terminée. Le Luxembourg ne fait plus partie de la liste des paradis fiscaux, c’est une page qui est tournée.

Le Luxembourg est aujourd’hui une place reconnue, une des plus importantes en Europe, et la compétence des Luxembourgeois en matière financière est une chose avérée.

Cela étant, le Luxembourg pense là aussi à la troisième étape et à aller plus loin, avec le high-tech et le numérique, parce que pour sa place financière, cela peut aussi changer ou évoluer.

Et il reste quand même qu’au niveau européen, nous devons faire en sorte qu’il y ait une harmonisation fiscale pour éviter du dumping dans un pays ou dans un autre. C’est un travail qui doit être fait ensemble et pour lequel il reste encore des progrès à faire, certainement.

Vous êtes arrivé ici peu après l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République. Comme lui et comme beaucoup de Français, vous sentez-vous aussi En Marche?

«C’est sans rapport, mais j’ai effectivement, comme une grande majorité de Français, voté pour un président qui a une vraie volonté de faire évoluer les choses. Et oui, nous sommes en marche. L’espoir, il est en France et, on l’a vu, ailleurs également, puisque nous avons eu des signes et des retours positifs de l’étranger suite à cette élection. Et notamment au Luxembourg, quand j’y suis arrivé.

On attend beaucoup d’Emmanuel Macron, qui a proposé trois piliers: la rénovation et le rajeunissement du paysage politique, la redynamisation de l’économie et la refonte de l’Europe. Sur ce troisième point, il faut redonner une confiance dans l’Europe à nos citoyens. Tout le monde en a besoin. En Grande-Bretagne, le Brexit est un avertissement. On a vu chez nous des partis politiques qui ont joué sur ce Brexit et qui ont annoncé – un peu vite et sans fondement – la sortie de la France de l’Union européenne. Et des gens ont pris peur.

Il faut, je me répète, redonner cette confiance en une Europe de la défense et pour la paix, en une Europe économique et une Europe sociale. Mais aussi en une Europe plus équilibrée, qui tient compte des citoyens si on veut qu’elle progresse. Sans oublier l’Europe des travailleurs, pour éviter le dumping social.

Il y a encore beaucoup de choses à faire. Et là, nous sommes partenaires avec le Luxembourg, qui est pays fondateur et qui a les mêmes intérêts que nous en termes de stabilité, de paix et de prospérité. Car c’est ça l’Europe. Nous sommes un marché de plus de 500 millions d’habitants, et il ne faut pas rater cette chance d’avoir cette unité.

Un an jour pour jour après l’attentat de Nice, comment jugez-vous le coopération européenne en matière de lutte contre le terrorisme?

«Elle est très bonne, mais elle pourrait être encore meilleure. Il faut développer nos moyens. Nous avons tous été affectés par le terrorisme, qui n’est pas loin de nos frontières mais bien dans nos frontières, comme on l’a vécu en France, en Grande-Bretagne, en Belgique ou en Allemagne. Nos peuples ont besoin de cette sécurité, de cette défense, et ça, nous devons le faire ensemble.

Si vous deviez vendre la France au Luxembourg ou aux Luxembourgeois en une phrase, quelle serait-elle?

«Faites-lui confiance, car elle a le potentiel, la connaissance et les atouts pour réussir!»

 

(Informations et photo tirées de l'article de Frédéric Antzorn « Le Luxembourg était mon premier choix », paru dans Paperjam le 14 juillet 2017)

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